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Le roman d’un spectateur… Hommage à Philippe Caubère

Notre ami Franck Le Henry, comédien, réalisateur et scénariste, en plus de son intérêt partagé pour le Clown Chocolat, (voir son interview d'outre-tombe du clown publié dans notre blog voir article ci dessous) est un esprit libre et talentueux, au centre d'intérêts multiples.

Il a écrit de nombreux articles et notamment sur Flora Tristan, article tout aussi "vivant" que le précédant.

Nous partageons une passion commune pour Philippe Caubère, passion révélée lors de la venue du sus-nommé au théâtre du Pont Tournant à Bordeaux, en mars 2014.
Avec son autorisation nous vous offrons son témoignage, apprécié par l'artiste, publié en son temps dans le déjà regretté blog : My Global Bordeaux (qui renaîtra bientôt, je le souhaite).

Le roman d’un spectateur… Hommage à Philippe Caubère

Par Franck Le Henry

Fin 80, début 90, j’étais élève dans un cours d’art dramatique parisien et la vérité m’oblige à dire que je rêvais plus de cinéma, de gloire, de césars, et de filles que de théâtre.

Un soir à la sortie du cours, une copine, avec qui j’avais fait en sorte de travailler une scène du Misanthrope, moins par amour pour Molière que pour ses beaux yeux et ses faux airs de Romy Schneider, me proposa de l’accompagner voir un spectacle au théâtre Hébertot.

- « La Danse du Diable », Philippe Caubère. M’informa-t’elle

- « Caubère !? Ah ouais génial ! » Lui tac au tacais – je, enthousiaste.

Evidemment, je ne savais absolument pas qui était Philippe Caubère. En revanche je savais, qu’avec elle, j’étais prêt à tout, même aller à la MJC de Pipissou –lez- arpions voir « Obsession archaïque d’un neurasténique teuton » de Goethe, alors pourquoi pas ce Caubère.

- « Bon alors demain devant Hébertot à 20 h ! » me fixa- t’elle rendez vous

- « Ok. On ira prendre un verre après ».

- « Non. Tu sais son spectacle dure 3h, voire un peu plus selon les soirs, et demain j’ai une séance photos, faut pas que je rentre trop tard. Désolée ! »

- « C’est pas grave ». Rétorquais- je grand prince, en cachant mon immense déception derrière un sourire de façade… façade sur laquelle j’aurais bien tagué un gros : « Et merde ! Fais chier! »

- « Bon alors demain 20 h ». Me rappelle – t’elle en me claquant la bise.

Puis, tandis qu’elle s’éloigne, je suis pris soudain d’une terrible angoisse :

- « Putain ! Rien qu’une scène de Tchekhov je décroche au bout de 5 minutes, alors un spectacle de 3 heures ! Et surtout même pas le petit tête à tête après tant désiré ».

« Mais que diable allait – il faire dans cette galère ? » aurait Scapiné mes potes.

20h 30 le lendemain. Le sosie de Romy et moi sommes enfoncés dans les fauteuils d’Hébertot. Chaleureux théâtre à l’italienne. Salle comble. Tiens, ça me donnerait presque envie de faire du théâtre plutôt que du cinéma. Brouhaha. Les lumières s’éteignent. Silence

Et le spectacle commence… Il était une fois dans un pays que vous ne connaissez pas….

Trois heures plus tard… c’est déjà fini ! Je n’ai rien vu passer.

Tonnerre d’applaudissements. Rappel. Re rappel. Re Re rappel, J’ai les mains qui chauffent tellement je clap-clap. C’est la première fois que ça m’arrive. 650 spectateurs plus un acteur à l’unisson. Reliées par la même énergie. Dix minutes d’ovation, spontanée, sans forcer, normal quoi.

En plus des mains qui brûlent, j’ai mal à la mâchoire tellement je souris.

23 h 45 à la sortie du théâtre, boulevard des Batignoles. Je remercie très sincèrement ma camarade de m’avoir permis de vivre la plus grande révélation théâtrale de ma vie.

Avant et après Caubère

Il est tard, je l’accompagne jusqu’au Métro Rome. Je sais que je la reverrai vendredi soir et je garde toujours espoir que, de camarade, on passe à amant, mais ce soir je la laisse partir sans amertume. J’ai la tête ailleurs.

Je marche le long du boulevard, direction Boulogne, ou plutôt je plane au dessus du boulevard.

Je suis né aux Batignoles 18 ans auparavant, à quelques centaines de mètres d’Hébertot… Et bien ce soir là je suis né une seconde fois dans le même quartier, mais cette fois-ci ce sera une naissance artistique.

Je dois beaucoup à Philippe Caubère. Sans lui, ma vie de « saltimbanque » aurait été complètement différente voire peut être même inexistante.

Comment exprimer en quelques mots ce que je ressentis ce fameux soir en découvrant cet acteur immense ? … Tenez, imaginez que, par surprise, vous preniez un uppercut par le Mike Tyson de la grande époque, et bien c’est à peu près ce que j’ai éprouvé, mais en plus fort.

Plus tard, je découvris Ariane ou l’âge d’or, Les Marches du Palais… toujours des performances incroyables.

Je suis très loin d’être le seul à penser que Caubère est au théâtre ce que Michael Jordan est au basket, Raimu au cinéma, ou encore Molière à la dramaturgie.

C’est un génie de la scène, un grand acteur, brillant, drôle, tragique, touchant. Il faut le voir pour le croire.

Philippe Caubère vous fait rire, vous tient en haleine, vous émeut, vous fait voyager, et ce pendant 2 voire 3 heures seul sur scène, sans aucun décors, costume ou accessoires.

Vous êtes au théâtre et pourtant après quelques minutes, vous êtes emporté, transporté, dans un film avec des dizaines de personnages superbement caractérisés, hommes femmes enfants objets, vous voyez défiler des paysages, des lieux, vous avez de l’action, de l’amour et de l’humour. Beaucoup d’humour.

En une fraction de seconde avec lui, vous passez de Pagnol aux Monty Python, puis de Fellini à « Y’a t’il un pilote dans l’avion » ou encore de la commedia d’ell’arte à la tragédie grecque puis au cirque du soleil.

Il peut être un homme qui attend un coup de téléphone, puis soudain devenir ce téléphone qui nargue le personnage en refusant de sonner. S’instaure alors une dispute entre les deux.

À un autre moment il sera trois personnes à la fois dans une 2CV au petit matin dans le bois de Vincennes… et là on voit tout distinctement ! Les personnages, la 2CV, la fôret, les arbres, le petit matin… quand je vous dis que c’est un acteur fabuleux !

Mélangez du Michel Simon avec du Gad Elmaleh, du Sganarelle avec du Michel Serrault, du Jouvet avec du Jamel, de l’Arlequin avec du Isabelle Huppert, du Johnny avec le mime Marceau ou encore du Bebel tagadac boum boum avec du Michel Bouquet, mélangez le tout et vous obtenez ce cocktail improbable et complètement fou qu’est Philippe Caubère.

Mais contrairement aux autres, avertissement, ce cocktail est à consommer surtout sans modération.

Les spectacles de Caubère sont d’immenses fresques que l’on doit voir et revoir car il y a toujours foultitude de petits détails qu’on n’avait pas vu la première fois. Un peu comme ces dessins de Gottlieb, si riches en drôlerie et en détails, sur lesquels on peut revenir sans se lasser, car il y a toujours quelques choses à découvrir.

Bref, le soir de ma découverte, j’ai su définitivement que je voulais être comédien… mais comme Philippe Caubère. Oubliés les rêves de cinéma. Je voulais réellement faire de la scène.

Il m’a bien sûr fallu attendre un paquet d’années pour que j’ose enfin écrire mes propres spectacles à plusieurs personnages et les jouer tout seul.

Et les plus beaux compliments de spectateurs d’après spectacles sont ceux qui, parfois, font référence à Philippe Caubère. Mais je suis évidement lucide et sais pertinemment que, bien que de la même taille que lui, je ne lui arrive pas à la cheville. C’est ce qui s’appelle une illusion d’optique.

Philippe Caubère vous connaissez ?

Philippe Caubère vous connaissez ?

Tag(s) : #spécial copinage

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