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Michel Serres : "La seule autorité possible est fondée sur la compétence"

A tous ceux qui érigent l'autorité sans appel comme moyen de gouvernance, rappelons cet article de Michel Serres, paru dans le Point en 2012 à l'occasion de la sortie de "Petite Poucette" (éditions Le pommier 84p. 9.50 €).

L'autorité est bien une affaire de compétence et les coups de bâtons de la police ces derniers temps, n'y changeront pas grand chose.

Cette "crise de l'autorité", dont les tenants de l'ordre (le leur) nous gaussent, sont des dinosaures politiques qui ont pour recettes le fascisme, la guerre, le racisme et le sexisme.
Ils tournent le dos à la société qui vient, celle basée sur la démocratie, l'égalité et les réseaux de 'intelligence collective".

Une société qui tourne enfin le dos à cette hiérarchie dans ce qu'elle a comme pesanteur et reproduction de ce modèle.

Inventer, aller vers une société de circularités transversales et croisées.
Aujourd'hui, ce nouveau modèle est en construction, dans nos têtes, sur les Places de la République, dans les manifs, il cherche sa voie.

Il sera basé sur le respect, l'échange, le partage et les compétences de l'Autre.
Et qu'on ne me dise pas que c'est utopique, car l'utopie c'est de croire que le Monde administré actuellement sur le corollaire du pillage des ressources naturelles, du fric et la misère sociale et l'industrie de guerre soir un idéal.

Citoyens, citoyennes formez vos cercles et tournez le dos à ces bataillons guerriers et revanchards du c'était mieux avant (?).

Né en 1930, Michel Serres est philosophe et his­torien des sciences. Diplômé de l’École navale et de Normale Sup, il a enseigné longtemps en université en France et aux États-Unis, c’est un éminent membre de l’Académie Française.

Michel Serres est l'auteur de plus de cinquante essais et ouvrages philosophiques, scientifiques... Parmi les plus récents, aux éditions Le Pommier: 2001: Hominescence – 2003: L'incandescent – 2009: Le temps des crises – 2011: Habiter – 2012: Petite poucette.

Michel Serres : "La seule autorité possible est fondée sur la compétence"

On parle partout de la "crise de l'autorité". Tout le monde cherche l'autorité perdue. Mais de quoi parle-t-on ? Il ne s'agit plus de l'autorité "coup de bâton". Cette autorité-là n'est que le décalque des conduites animales, celle du mâle dominant chez les éléphants de mer ou les chimpanzés. C'est pourquoi, quand je vois un patron avec son staff autour, plein de courbettes, je ne peux m'empêcher de penser aux ruts des wapitis dans les forêts de Californie du Nord. Cette autorité-là fait marcher les sociétés humaines comme des sociétés animales.

La hiérarchie est animale, il n'y a pas de doute là-dessus. Dès que vous exercez une contrainte, vous redevenez la "bête humaine". Le nazisme est le symbole de cette autorité, représentée - ce n'est pas un hasard - par un animal. L'autoritarisme a toujours été une tentation des sociétés humaines, ce danger qui nous guette de basculer très facilement dans le règne animal. En France, une femme meurt tous les jours sous les coups de son compagnon, mari ou amant. Est-ce cela, l'autorité masculine ? L'autorité perdue que l'on essaie de récupérer peut vite conduire au retour de l'autorité "coup de bâton".

La véritable autorité, celle qui grandit l'autre

Heureusement, la culture humaine a remplacé le schéma animal. Dans la langue française, le mot "autorité" vient du latin auctoritas, dont la racine se rattache au même groupe que augere, qui signifie "augmenter". La morale humaine augmente la valeur de l'autorité. Celui qui a autorité sur moi doit augmenter mes connaissances, mon bonheur, mon travail, ma sécurité, il a une fonction de croissance. La véritable autorité est celle qui grandit l'autre. Le mot "auteur" dérive de cette autorité-là. En tant qu'auteur, je me porte garant de ce que je dis, j'en suis responsable. Et si mon livre est bon, il vous augmente. Un bon auteur augmente son lecteur.

Dans mon dernier livre (1), je raconte l'avènement d'un nouvel humain, né de l'essor des nouvelles technologies, "Petite Poucette", l'enfant d'Internet et du téléphone mobile. Un clin d'oeil à l'usage intensif du pouce pour converser par texto. L'avènement de Petite Poucette a bousculé l'autorité et le rapport au savoir. Parents et professeurs ont le sentiment d'avoir perdu leur crédibilité dès lors que, face à eux, Petite Poucette tient entre ses pouces un bout du monde. Ce que j'appelle dans mon livre la présomption de compétence. Il y a vingt ans, lorsque, enseignant, j'entrais dans un amphithéâtre, je présumais que mes étudiants ne savaient pas. Désormais, j'ai des Petite Poucette devant moi, qui ont probablement compulsé surWikipedia les questions que je traite dans mon cours. À l'égard de son élève, le maître a maintenant cette présomption de compétence qu'il est de son devoir d'"augmenter".

Autrefois, le médecin pouvait présumer que le patient qui consultait ignorait tout de la maladie dont il souffrait. Aujourd'hui, avant d'aller voir le médecin, on cherche sur Internet des informations concernant ses symptômes, pour tenter de poser soi-même un diagnostic. Le médecin a perdu l'autorité qu'il détenait par la présomption d'incompétence de son patient. Il ne peut plus dire : "C'est moi le médecin, laissez-moi faire !"

Nouvelle démocratie du savoir.

Avant la génération des Petite Poucette, seuls le tyran, le plus riche ou le plus savant tenaient le monde entre leurs mains. Aujourd'hui, pour peu qu'il ait consulté un bon site, l'étudiant, le patient, le consommateur, ou même l'enfant peut en savoir autant sur le sujet traité que le maître, le médecin, le directeur, le journaliste ou l'élu. Nous disons que l'autorité est en crise parce que nous passons d'une société hiérarchique, verticale, à une société plus transversale, notamment grâce aux réseaux comme Internet. Tout ne coule plus du haut vers le bas, de celui qui sait vers l'ignorant. Les relations parent-enfant, maître-élève, État-citoyen... sont à reconstruire.

Les puissants supposés qui s'adressaient à des imbéciles supposés sont en voie d'extinction. Une nouvelle démocratie du savoir est en marche. Désormais, la seule autorité qui peut s'imposer est fondée sur la compétence. Si vous n'êtes pas investi de cette autorité-là, ce n'est pas la peine de devenir député, professeur, président, voire parent. Si vous n'êtes pas décidé à augmenter autrui, laissez toute autorité au vestiaire. L'autorité doit être une forme de fraternité qui vise à tous nous augmenter. Si ce n'est pas ça la démocratie, je ne connais plus le sens des mots !

1. "Petite Poucette" (Le Pommier, 84 p., 9,50 euros).

Tag(s) : #Débats et réflexions ouvertes

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