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Petit rappel historique sur la période de 1968 : des années de combat

Folklorisée, dénigrée, caricaturée,  Mai 68 n'a pas été seulement un effet de mode. Le mouvement s'est caractérisé comme la continuité historique d'émancipation et du combat des forces progressistes, enraciné dans l'idée de la révolution porté par le mouvement ouvrier et social  internationaliste.

Enzo Traverso nous le rappelle dans son dernier livre "Mélancolie de gauche". 

En voici un extrait :

Pour la gauche radicale des années 1960 - 1970, la révolution mondiale était un processus étendu sur trois aires géographiques distinctes mais dialectiquement corrélées.

Elle était anticapitaliste dans les pays occidentaux, antibureaucratique dans ceux du "socialisme réel" et anti-impérialiste dans le tiers monde.

Pendant plus de quinze ans, entre la révolution cubaine (1959) et la fin de la guerre du Vietnam (1975), cette vision n'apparaissaient pas comme un schéma abstrait ou doctrinaire, mais bien comme une description objective de la réalité.

En Europe, Mai 68 fut le point d'orgue d'une vague de radicalisation politique qui toucha plusieurs pays du monde occidental, de l'Italie de l'autumno caldo à la révolution portugaise. En Tchécoslovaquie, le Printemps de Prague a ouvertement défié la domination soviétique et menacé de s'étendre à d'autres pays du "socialisme réel".

En Amérique latine, plusieurs mouvements de guérillas ont suivi - dans la plupart des cas avec des conséquences tragiques - l'exemple cubain ; au moins jusqu'aux putschs militaires du général Pinochet au Chili (1973) et de Jorge Videla en Argentine (1975). Le socialisme français fut perçu comme une option à l'ordre du jour plutôt que la rêverie fumeuse d'un futur lointain.

 En Asie, les combattants vietnamiens ont infligé une défaite historique à la domination impériale américaine.

 

Le sentiment d'une convergence entre ces vagues de révolte a affecté la jeunesse mondiale en transformant en profondeur les idées comme les pratiques politiques. Probablement pour la première fois dans l'histoire, une culture révolutionnaire a émergé à une échelle globale et  - au delà des idéologies - pris la forme de romans, de chansons, de coiffures ou de styles vestimentaires.

Pendant ces street fighting years, (inspirant une chanson aux Rolling Stone) comme les a définis Tariq Ali, (https://fr.wikipedia.org/wiki/Tariq_Ali) qui en fut l'un des protagonistes en Grande Bretagne, la mémoire n'était pas l'objet d'un culte ; elle était plutôt intégrée dans les luttes.

En France, le souvenir d'Auschwitz a joué un rôle significatif dans l'engagement anti-colonial de nombre d'intellectuels et d'activistes. Pendant la guerre du Vietnam, le procès de Nuremberg fut une sorte de paradigme pour le Tribunal Russel, qui réunit un très grand nombre d'intellectuels à Stockholm en 1967 pour dénoncer les crimes de guerre américain.

Jean-Paul Sartre, Noam Chomsky, Isaac Deutscher, Herbert Marcuse et Peter Weiss inscrivaint leur combat dans le sillage de la lutte antifasciste des années 1930 et 1940.

Pour le mouvement contre la Guerre, la comparaison entre la violence nazie et celle de l'impérialisme américain fu un lieu commun.

La mémoire des crimes nazis ne servait pas à commémorer les victimes du passé mais à combattre les injustices du présent. 

Lors de la rencontre du Tribunal Russel, Sartre qualifia les opérations anti-guérilla de "génocide total" et Günther Anders, philosophe judéo-allemand critique de la société industrielle, demanda que le tribunal fût transféré à Cracovie, si possible à Auschwitz même, pour lui donner une plus forte valeur symbolique. En occident comme dans le tiers monde, la mémoire n'était entretenue qu'en rapport à un engagement politique dans le présent. Comme l'a rappelé Michael Rothberg en citant Aimé Césaire, elle devait produire "un choc en retour ".

En Europe, les luttes anti-impérialistes se sont inscrites dans la continuité des mouvements de la résistance contre le nazisme ; dans le Sud, ce dernier était perçu comme une forme d'impérialisme radical - c'est ainsi par exemple qu'Aimé Césaire le présente dans Discours sur le colonialisme.

Cette vague puissante s'est épuisée dans les années 1980. Son épilogue fut la révolution nicaraguyenne en juillet 1979, qui coïncida avec la découverte traumatique des charniers cambodgiens. En Europe, l'Holocauste a peu a peu occupé le centre de la mémoire collective. L'antifascisme a commencé à être marginalisé dans les commémorations officielles, désormais réservées au souvenir des victimes.

La mémoire des luttes a cédé la place aux témoignages et aux commémorations visant à célébrer les droits de l'homme.

 

Mai 68 fut de plus en plus interprété sous l'angle de la "mutation culturelle", comme un caranval dans lequel en jourant une comédie révolutionnaire, la jeunesse avait fait basculer la société du gaullisme vers le libéralisme.

En Italie, en Allemagne, les années 1970 sont devenues les "années de plomb", au cours desquelles la révolte dune génération entière s'est trouvée ramenée au seul terrorisme. En Allemagne il est devenu courant de comparer le gauchisme à la Hitlerjugend.

Le refoulement des années de combat, remplacées par l'image d'une jeunesse "libérale-libertaire" attirée par une forme d'hédonisme individualiste, a servi une génération qui avait répudié ses expériences passées et commençait à occuper des responsabilités dans les gouvernements, les médias, les entreprises, etc. Dans l'espace public, la disparition des luttes a laissé la place aux anniversaires des génocides. 

Après le naufrage de la révolution mondiale, ses trois aires de déploiement sont devenues des lieux de mémoire des victimes :

l'Occident est hanté par les commémorations de l'Holocauste ;

l'Europe centrale par le souvenir du "socialisme réel" ;

le Sud par le legs de l'esclavage.

A l'antifascisme, aux luttes pour un socialisme à visage humain et au combat anti-colonial s'est substitué le deuil des victimes. 

Tag(s) : #lecture, #Débats et réflexions ouvertes

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