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La République est menacée par un communautarisme national, qui place la question de l’identité avant la liberté, l’égalité et la fraternité.

Un article publié hier dans Libé par Cécile Laborde, Professeure de théorie politique, université de Londres, auteure de Français, encore un effort pour être républicains ! (Seuil, 2010) Libération — 22 novembre 2016

Intéressante réflexion sur le décalage entre les principes et la réalité de nos valeurs républicaines..

Elle a perdu son âme

Creusement des inégalités, ascenseur social en panne, défiance à l’égard des élites, vague sans précédent d’attentats terroristes islamistes, négligence de la question sociale, crise de l’intégration, victoire sans appel de mouvements populistes et xénophobes aux Etats-Unis et au Royaume-Uni : rarement une période préélectorale aura été aussi lourde d’angoisses et de dangers.

Un des dangers qui menacent la République française est sa mutation, sournoise mais profonde, en communautarisme national. En particulier, la progression inquiétante d’une laïcité purement identitaire vient mettre à mal le républicanisme, tradition de liberté politique, d’égalité sociale, de citoyenneté laïque et de démocratie.

La laïcité identitaire est à la fois contre-productive et contraire à l’esprit du républicanisme. Contre-productive, car à jeter en permanence la suspicion sur l’appartenance des musulmans à la communauté nationale, elle fait d’abord le jeu à la fois de Daech et des Trump, Farage et Le Pen, sans faire avancer d’un iota le progrès social. Contraire à l’esprit du républicanisme ensuite, qui est un principe universaliste et égalitaire, et non communautariste et identitaire : la République est d’abord une communauté de citoyens, pour reprendre la belle formule de Dominique Schnapper.

Plusieurs d’entre nous plaident depuis quelque temps pour un républicanisme de la non-domination, qui repenserait les trois termes de la devise républicaine à l’aune de cet idéal.

La liberté d’abord, conçue non comme émancipation de la religion, mais comme non-domination : non-emprise du citoyen par des pouvoirs arbitraires - économiques, théocratiques, administratifs, politiques, patriarcaux. A trop se focaliser sur des signes et vêtements dont le port, en soi, ne bafoue aucun droit, on laisse les «dominations ordinaires» se développer sans vergogne : violence domestique, inégalités d’accès à l’emploi, dégradation du statut des femmes dans les banlieues, discrimination au faciès, insécurité générale sur le marché de l’emploi.

L’égalité ensuite, conçue non comme devoir de réserve religieuse incombant aux citoyens, mais comme découlant de la neutralité religieuse stricte de l’Etat et des institutions publiques. Les dérogations aux règles communes ne sont pas acceptables quand les règles en question protègent des intérêts fondamentaux : droit à la santé, égalité entre les sexes et les sexualités, droit à l’éducation. Mais quand les règles soi-disant communes reflètent un héritage culturel, particulier et non universalisable, les accommodements et dérogations ne sont pas déraisonnables. Les demandes de juifs ou de musulmans d’absences pour congé religieux, de menus sans porc, ou d’écoles privées, ne sont pas des demandes de statut spécial, mais bien des rétablissements de l’égalité dans un contexte de domination catho-laïque.

La fraternité enfin, conçue comme un principe, non d’assimilation culturelle mais d’inclusion égalitaire. Il est légitime et même nécessaire, dans une République, que les citoyens s’identifient à leur communauté politique : la radicalisation salafiste pose sur ce point un défi aux fondements de la fraternité républicaine. Mais il faut aussi que les termes de l’intégration proposée ne tracent pas une frontière entre ceux qui sont spontanément et naturellement français, et ceux dont l’origine, la religion, la couleur de peau, le prénom ou les pratiques vestimentaires ou alimentaires trahissent un déficit d’appartenance à une communauté nationale ethnicisée. La République est en danger. Quand la réponse politique à chaque vague d’attentat islamiste est une énième proposition de régulation du port de vêtements féminins, il devient clair, non seulement que la République a perdu son âme, mais qu’elle s’expose à un danger fatal : celui d’être mise à bas par ceux qui ne sont tenus par aucune de ses promesses, et qui ne proposent que d’illusoires remèdes identitaires aux profonds maux politiques, économiques et sociaux dont souffre la France.

Cécile Laborde Professeure de théorie politique, université de Londres, auteure de Français, encore un effort pour être républicains ! (Seuil, 2010)

Tag(s) : #Res publica, #Débats et réflexions ouvertes, #lecture

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