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Monsieur le président de la République, vous avez déclaré au Figaro le 28 avril :

J’ai entendu la colère, la colère sur l’Europe et l’incompréhension face à la mondialisation. Je vais la prendre en compte. Je ne ferai pas comme si rien ne s’était passé. Mon objectif, c’est de réconcilier les Français.

Dans le but de vous aider à analyser les causes de cette colère et, qui sait ? de trouver des moyens d’y remédier, permettez-moi de vous conseiller un livre. Il s’agit de l’ouvrage de David Goodhart, The Road to Somewhere, qui vient de paraître en Grande-Bretagne. Un mot sur son auteur. Goodhart a fondé le principal magazine d’idée dans son pays, Prospect. Et il l’a dirigé jusqu’à la chute de ses amis du New Labour, parti dont il était proche tout en gardant une distance critique.

"Gens de partout" contre "Peuple de quelque part"

Goodhart estime que la division gauche/droite a perdu beaucoup de sa pertinence. Il propose un nouveau clivage entre ceux qu’il appelle « les Gens de Partout » et « le Peuple de Quelque Part ». Les premiers, les Gens de Partout ont bénéficié à plein de la démocratisation de l’enseignement supérieur. Ils sont bien dotés en capital culturel et disposent d’identités portables. Ils sont à l’aise partout, très mobiles et de plain-pied avec toutes les nouveautés.

Les membres du Peuple de Quelque Part sont plus enracinés. Ils habitent souvent à une faible distance de leurs parents, sur lesquels ils comptent pour garder leurs enfants. Ils sont assignés à une identité prescrite et à un lieu précis. Ils ont le sentiment que le changement qu’on leur vante ne cesse de les marginaliser, qu’il menace la stabilité de leur environnement social. Ils sont exaspérés qu’on leur ait présenté la mondialisation et l’immigration de masse comme des phénomènes naturels, alors qu’ils estiment que ce furent des choix politiques, effectués par des politiques et des responsables économiques appartenant aux Gens de Partout. C’est pourquoi le Peuple de Quelque Part éprouve une très grande frustration : le sentiment d’avoir été exclu de la parole publique, marginalisé, alors qu’il est majoritaire ; d’avoir été accusé de xénophobie et d’arriération, alors qu’il réclame simplement que le rythme du changement soit ralenti ; et que l’Etat en reprenne le contrôle.

Conflit culturel

Ce conflit a des aspects socio-économiques, mais il est d’abord culturel. Les Gens de Partout prônent un double libéralisme – un libéralisme culturel, hérité des sixties et un libéralisme économique, hérité des années 80. Normal : ils en sont les bénéficiaires. Ils ne sont guère préoccupés par les inégalités de revenus, mais par les questions d’identité – ethnique ou de genre. Au nom de la diversité, ils ont imposé un Politiquement Correct aux universités – qui étouffent sous le conformisme. Ils ont contribué à ridiculiser les syndicats ouvriers. Sous leur influence, les partis de gauche ont déserté les thématiques sociales pour se consacrer aux questions de société.

Les Gens de Partout valorisent l’autonomie individuelle, l’expression de soi, l’émancipation, la réussite. Le Peuple de Quelque Part privilégie les valeurs de sécurité et de familiarité ; le respect de normes communes. C’est lui qui a fait basculer le Royaume-Uni dans le Brexit. Ce qui a motivé son vote, c’est la libre-circulation des citoyens des nouveaux Etats-membres de l’Union européenne, décidée de manière prématurée par Tony Blair, en 2004. C’est d’ailleurs ce qui a valu leur défaite aux travaillistes en 2010.

L'Etat-nation en question

Car les Gens de Partout ne croient plus à l’Etat-nation. Ils rêvent d’ensembles plus vastes, comme l’Union européenne. Certains dirigeants politiques disent franchement qu’ils ne sont pas principalement motivés par les intérêts de leur pays, mais par ceux du monde. Or, avertit David Goodhart, c’est dans le cadre national que s’exercent et la démocratie politique et la solidarité sociale. Et dans le reste du monde, on sait d’expérience que les crises les plus graves ne résultent pas de la force de l’Etat-nation, mais de sa faiblesse, ou de sa déliquescence.

C’est pourquoi les politiques multiculturalistes sont dangereuses. En insistant sur les différences et non sur le sens du commun, elles minent les bases sur lesquelles reposent nos Etats-providences. "Si on veut améliorer l’intégration, on ne peut pas se contenter de prêcher l’importance de la tolérance, on doit promouvoir l’interaction et le sentiment d’inclusion dans la communauté, écrit Goodhart. Faire en sorte que les gens se soucient moins des questions de race et d’identités, en les plongeant dans une mer de ressemblances, de buts partagés et d’interdépendance mutuelle."

Rééquilibrer les politiques en faveur du Peuple de Quelque Part

Pour éviter que l’opposition entre les deux groupes débouche sur un conflit ouvert, qui fragiliserait nos nations européennes, il faut accorder davantage d’intérêt aux revendications du Peuple de Quelque Part. Cela passe par certaines inflexions politiques : rééquilibrer les budgets attribués respectivement à l’enseignement universitaire et à l’enseignement technique professionnel, par exemple. Car « l’économie du savoir et de la connaissance » qu’on a vendue aux ouvriers et aux techniciens s’est avérée un attrape-nigaud.

Auto-critique finale de Goodhart: "Rétrospectivement, l’une des principales erreur du New Labour fut de célébrer le changement en tant que tel. Or, la politique est la gestion du changement. " Les décideurs doivent démontrer qu’ils maîtrisent les changements, et non faire comme s’ils se contentaient de les subir.

Le livre de David Goodhart a pour titre The Road to Somewhere. Monsieur le Président, je vous en recommande la lecture.

Bibliographie

The Road to Somewhere

The Road to somewhereC. Hurst & Co. Publisher, 2017David Goodhart

Tag(s) : #Débats et réflexions ouvertes

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